La littérature policière s’efforce de refléter la société telle qu'elle a été, qu'elle est, ou qu'elle devient.
Est-ce prétendre, alors, qu’énigmes, crimes ou intrigues, ne sont que prétextes à évoquer des faits passés, actuels ou futurs, qu'ils soient politiques, économiques, sociaux, régionaux ou nationaux, voire internationaux ?
Certainement pas.
Néanmoins l'enquête policière se déroule dans un environnement donné. Enquêteurs et criminels sont des hommes et des femmes immergés dans ce contexte.
Pour ce qui est de l'environnement, dans mes polars, c'est le Sud. Le sud de la France, et plus particulièrement, le Var, ses paysages, son climat, la mer, la mentalité de ses habitants, l'apparente convivialité et la violence sous-jacente.
Pour le contexte sociétal, ce sont les grands thèmes qui marquent notre époque : les injustices, la science, l'écologie, le climat, les migrations, le terrorisme, les droits de l'homme, le nationalisme, etc...
Affichage des articles dont le libellé est Extraits. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Extraits. Afficher tous les articles

jeudi 30 avril 2020

Sortie de la version numérque du "Monde des anges"

Vendredi 1er mai.
Prix du téléchargement : 5.99 €

Pour la version "papier", il faudra attendre le.... 11 MAI ! Evidemment !
Prix : 19.90 €

Voici quelques premières pages.
1

Morts sur ordonnance


Un suicide ! Mais un suicide pas banal. Un suicide en famille, pour ainsi dire. Un homme, une femme, un gamin d’une dizaine d’années retrouvés morts dans leurs lits. Pas le moindre signe de violence, de souffrance, de désordre dans la chambre. « On aurait dit qu’ils faisaient la grasse matinée », lui avait raconté la propriétaire lorsqu’il était arrivé sur les lieux. Une belle pièce confortable, meublée façon antiquaire, style Régence, un grand lit et deux d’une place, salle de bains et toilettes, entrée indépendante du reste de la bastide donnant sur un jardin à la française avec vue sur la mer.
Les policiers du commissariat de quartier du Mourillon avaient fait le premier constat. Les corps avaient été vite enlevés. En revanche, ils n’avaient touché à rien dans la chambre. Ils n’avaient manifestement pas l’intention de s’embarrasser de cette affaire, préférant refiler le bébé à leurs collègues de l’hôtel de police de la ville.

Pourquoi l’avait-il désigné pour mener cette enquête ? Pour lui montrer qu’il comptait toujours sur lui ? Parce qu’aucun autre officier n’était disponible ce jour-là ? Parce que c’était une affaire sans intérêt ? Une future affaire classée sans suite ? Depuis un an à peu près, il se posait ce genre de question chaque fois que le patron faisait appel à lui. Et cela n’arrivait pas souvent.
À cette époque, deux événements avaient bouleversé le quotidien à la PJ de Toulon et le sien en particulier : la mort horrible de la capitaine Amandine Évrard, enlevée par des pervers psychopathes, et la démission de son chef de groupe, Félicien Aubin, qui l’avait pris sous son aile au début de sa carrière. C’est à la suite de ces événements extraordinaires que le commissaire divisionnaire Jean-Pierre Dumoulin l’avait pris en grippe.

En entrant dans la chambre, il avait remarqué, sur la commode, trois verres, une bouteille d’eau minérale presque vide, un bidon de sirop de fraise à peine entamé, une trousse de toilette et une enveloppe non cachetée contenant une lettre tapée à l’ordinateur. Le mari, le père, y expliquait son geste, ou plutôt tentait-il de le justifier. Les flics du Mourillon en avaient forcément eu connaissance, mais l’avaient abandonnée sur place. Ben voyons, se dit-il. Il s’agissait tout de même d’une pièce à conviction d’une importance capitale !
Mardi 12 février 2019. Il retiendrait cette date. C’était peut-être enfin la sortie du tunnel. Ses plus proches collègues l’espéraient. Ces derniers mois, ils l’avaient encouragé à s’accrocher, à faire preuve de patience. Lui, en revanche, était persuadé de connaître la vérité. Une vérité inavouable, mesquine : il fallait bien l’occuper, ce petit officier médiocre, ne pas l’ostraciser exagérément afin d’éviter que son syndicat ne s’en mêle. C’était aussi simple que ça. Dumoulin n’avait aucune considération pour lui. Cela ne s’était pas vu tant qu’il avait été l’adjoint du capitaine Aubin, mais après la démission de ce dernier, le patron de la PJ n’avait plus eu à dissimuler son aversion. Et pourquoi ce rejet ? Parce qu’il s’appelait Belaïd. Aussi stupide que cela puisse paraître. Aussi « dégueulasse ». Du moins, c’était ce qu’il pensait.
Un an à se morfondre, affecté à des tâches subalternes : des constats de décès, des cambriolages, des vols à l’étalage ou à l’arrachée, des conflits de voisinage, des bagarres de parking ou des rixes entre pochards. Il n’en avait rien dit à son père pour ne pas le démoraliser. Il prenait son mal en patience. « Dudu » avait soixante-trois ans, il ne tarderait pas à faire valoir ses droits à la retraite. Il aurait alors de nouveau sa chance pour mener des enquêtes plus gratifiantes.

***

Dans son bureau, à l’hôtel de police, il en était à la énième lecture de ce texte court, sans date ni destinataire. Un bon moyen de perdre son temps, se moqua-t-il de lui-même. Il n’avait rien d’autre à faire pour l’instant.

Je n’ai plus la force d’imaginer ce que sera notre vie, à Kévin et à moi, lorsque sa maman, ma femme, ne sera plus là. Sa maladie est, hélas, incurable et sa dégradation prévisible. Sa fin aurait été cruelle, insupportable, pour elle, pour moi et pour notre petit chéri. J’ai pris, seul, cette terrible décision. Afin de nous éviter, à nous trois, des souffrances inutiles.
                                                                                Laurent Daumas

Tout semblait si simple ! Une femme gravement malade, un type en sévère dépression et un acte a priori insensé.
Frédéric Belaïd occupait son esprit à imaginer des scénarios tous plus ou moins improbables et à vagabonder dans son passé.

Toute sa vie, pour peu qu’il s’en souvienne, dès l’école primaire en tout cas, à Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, il avait appris à jouer des coudes et des poings pour se faire une place au soleil. Nonobstant un physique tout en nerfs, certes, mais plutôt frêle, il s’était forgé un sacré caractère à force de se colleter à tous les racismes imbéciles qui auraient pu le faire renoncer plusieurs fois à poursuivre ses études au lycée, à la fac de droit, ou à se présenter au concours d’entrée à l’École nationale supérieure des officiers de police de Cannes-Écluse en Seine-et-Marne. Ses parents avaient tenu à lui donner un prénom « bien français » : Frédéric. Un gage d’intégration à la République, croyaient-ils. Il y pensait toujours avec émotion, à ses parents, surtout depuis la mort de sa mère. Une vie de labeur, de vexations, d’humiliation et de dévouement aux siens. « Frédéric Belaïd, lieutenant à la PJ de Toulon ! » Elle en était si fière. « Ça en jette ! » s’était réjoui son père, le jour de sa nomination.
Frédéric avait trente-cinq ans. Il était le porte-drapeau de la fratrie. Ses deux frères et ses deux sœurs, plus âgés que lui, n’avaient pas suivi la même voie, mais ils avaient tous un emploi. Aucun d’eux ne vivait « aux crochets de la sécu », comme il l’avait entendu dire tant de fois de ses semblables originaires du Maghreb.

Il tournait et retournait dans ses mains les deux boîtes de Gardénal 50 mg, saisies dans la trousse de toilette du mari. L’une était vide, dans l’autre il manquait une plaquette. En tout une trentaine de comprimés. C’est sûr qu’il y a de quoi « suicider » un éléphant, pensa-t-il. Comment cet homme avait-il pu se procurer une telle quantité de ce médicament délivré sur ordonnance ? Et comment avait-il pu faire ingurgiter autant de cachets à sa femme et à son enfant ?
Et d’ailleurs, qui était Laurent Daumas ?
Lorsqu’il avait retenu le studio sur Internet, il s’était présenté comme technicien en informatique. Épouse sans profession, un fils de dix ans. Ils habitaient à Cergy-Pontoise, dans le Val-d’Oise. La veille de leur arrivée, le vendredi 87 février, il avait appelé la loueuse.  Le courant était tout de suite passé. Surmené, il souhaitait prendre quelques jours de vacances, au soleil si possible. « Le climat à Paris est déprimant », avait-il déploré.
La propriétaire avait hérité de la belle bastide provençale, située dans le quartier résidentiel du Cap Brun, à la suite du décès de son mari. Elle louait la chambre en question plusieurs semaines par an. Ce n’était pas pour arrondir ses fins de mois, sa pension de retraite de commerçante et les placements que lui avait légués son époux la mettaient  à l’abri du besoin. C’était plutôt pour la compagnie. À quatre-vingt-un ans, la solitude lui pesait parfois et la présence de locataires en vacances, souvent avec des enfants, la distrayait et la rassurait.
Le matin du 12 février, elle avait frappé à la porte du studio à 9 heures, comme convenu à l’arrivée des voyageurs. Elle apportait un grand plateau garni pour le petit-déjeuner. N’ayant pas eu de réponse, elle avait pensé qu’il était sans doute trop tôt et avait regagné sa cuisine sur la pointe des pieds. Une demi-heure plus tard, elle avait refait du café, préparé du chocolat pour le petit et avait de nouveau toqué à la porte, un peu plus fort. Les vacanciers ne s’étant toujours pas manifestés, elle avait supposé qu’ils étaient sortis le matin de bonne heure avant qu’elle ne se lève, afin de « profiter du beau temps » de cet hiver exceptionnellement doux et ensoleillé. Le verrou n’étant pas tiré, elle était entrée dans la chambre et avait constaté que l’homme et la femme dans le grand lit, leur fils dans l’un des deux petits, semblaient dormir. Elle avait laissé le plateau sur la table basse en se disant que l’odeur du café les ferait émerger en douceur et s’en était retournée vaquer à ses occupations. Cependant, quelque chose l’avait intriguée dans la pénombre de la pièce, sans qu’elle puisse comprendre de quoi il s’agissait.
Un peu après onze heures, de retour du marché, en arrivant devant la façade, elle avait trouvé bizarre que les volets de la chambre soient toujours fermés. Elle s’était inquiétée. Et s’ils étaient malades ? La veille au soir, ils l’avaient prévenue qu’ils dîneraient dans un restaurant du centre-ville. Elle les avait entendus rentrer vers 23 heures. Et s’ils étaient victimes d’une intoxication alimentaire ? Il fallait qu’elle s’assure que tout allait bien, qu’ils n’avaient pas besoin d’aide, de médicaments, d’un médecin. Elle prenait son rôle d’hôtesse au sérieux.
C’était ainsi qu’elle avait découvert le drame survenu pendant la nuit dans sa belle demeure.


lundi 30 novembre 2015

"Chemin d'enfer", c'est pour bientôt

La sortie du cinquième opus des enquêtes de Félicien Aubin est prévue pour la mi-décembre. La couverture n'est pas encore arrêtée, la maquettiste de l'éditeur y travaille. La correctrice a fini son boulot.
Je vous propose les premières pages pour vous faire patienter.

Bandol. Mardi 25 juin 2019, 16 h 25
Gare SNCF


Le TGV duplex 6178 en provenance de Nice et à destination de Paris était immobilisé le long du quai de la petite gare de cette charmante station balnéaire de la côte varoise, qu’il traverse chaque jour à grande vitesse sans jamais s’y arrêter.
Les huit cent cinquante-sept voyageurs, descendus du train, étaient rassemblés sur le parking à droite du bâtiment. Ils attendaient les autobus qui devaient les ramener à Toulon, où un autre TGV avait été affrété afin qu’ils puissent continuer leur voyage. Informés de l’événement effroyable qui s’était produit dans le train, hébétés, ils s’interrogeaient les uns les autres. Mais le plus urgent était de se protéger du soleil de plomb de ces premiers jours d’été. Quelques-uns étaient assis au bord du trottoir. D’autres étaient appuyés sur les capots brûlants des voitures. Les plus débrouillards avaient réussi à trouver un peu d’ombre sous le feuillage de l’unique arbre situé en bordure du terre-plein. Les cigales qui squattaient ce pin n’avaient pas cru bon d’interrompre leur concert de cymbales.
La direction régionale de la SNCF avait réagi promptement. Le steward d’une des deux voitures-bars distribuait des bouteilles d’eau minérale, des canettes de jus de fruits, des biscuits secs et des friandises pour les enfants.

mardi 14 juillet 2015

Récurrence des personnages dans le polar


Le constat.

   Il ne m’est jamais venu à l’esprit de chercher à établir une statistique pertinente sur le pourcentage de polars qui mettent en scène un ou plusieurs personnages récurrents. Je me suis contenté de mes lectures, nombreuses, et de mes déambulations chez les libraires, dans les salons ou fêtes du livre auquel je participe, ou sur les sites d’Amazon ou de la FNAC, pour faire le constat que la récurrence des personnages dans le polar est un mode littéraire très répandu. Aussi bien chez les auteurs français que chez les étrangers qui sont traduits dans notre langue.
   Je ne citerais que quelques-uns de ces auteurs. L’incontournable Henning Mankell et son Kurt Wallander qui nous fait découvrir certaines faces sombres de la souriante Suède, modèle idéal de tous les sociaux-démocrates. L’autre suédoise Camilla Lackberg et son héroïne, la romancière Erica Falck et son compagnon, le policier Patrick Hedström, qui collaborent dans des enquêtes autour du petit port de pêche de la côte ouest, Fjällbacka. L’américain  Michael Connelly et son détective Harry Bosch de Los Angeles, impulsif et obsessionnel, que l’on côtoie dans une vingtaine de romans. Le Danois Jussi Adler Olsen et son équipe de choc du Département V, Carl Morck, son assistant d’origine syrienne Assad et Rose, la secrétaire punk. Côté Français : le petit (par la taille) commissaire Verhoeven dans la trilogie de Pierre Lemaitre (Travail soigné, Alex, Sacrifice). Le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, intuitif et nonchalant et son acolyte Adrien Danglard, organisé et méthodique, chez Fred Vargas. Le commandant Martin Servaz, flic intuitif de Bernard Minier.

mercredi 16 avril 2014

Le règne de Saturne

Un extrait.    

    
Vendredi 31 août
Chemin Raoul-Coletta, impasse des Genêts


Branle-bas de combat à l’hôtel de police de Toulon.
Ce matin-là, à la demande du procureur Versini, le commissaire divisionnaire Jean-Pierre Dumoulin avait convoqué en salle de réunion, tous les officiers et sous-officiers disponibles. L’effectif n’était pas encore au complet, mais ils étaient une demi-douzaine autour de la grande table. Le procureur annonça le but de la réunion qui ne dura que quelques minutes. Le cadavre d’un homme d’une cinquantaine d’années, sauvagement égorgé, avait été découvert dans une rue de Sanary, pas loin de son domicile.
Lorsque le magistrat révéla l’identité de l’homme assassiné, le capitaine Aubin et le lieutenant Aubert revendiquèrent l’enquête. Il s’agissait du kiné Frédéric Nardi.
Ils appelèrent Thibault Silvere en passant devant le kiosque de l’accueil et se rendirent immédiatement au commissariat de Sanary. Ils demandèrent à voir le lieutenant Sardi qui avait commencé l’enquête.
– Nous avons relevé l’identité de la victime. C’est un dénommé Nardi Frédéric, né le 11 juillet 1972 à Marseille. Kinésithérapeute, cabinet installé à Sanary, chemin des Mas-de-l’Huide. Marié, deux enfants, un garçon de quinze ans et une fille de douze ans, demeurant Chemin Raoul-Coletta, impasse des Genêts. C’est justement devant sa villa qu’un habitant du quartier l’a trouvé ce matin. Il était 6 h 18 lorsque nous avons été prévenus. C’était pas beau à voir. Égorgé… Il gisait dans une mare de sang.
– Vous avez, bien sûr, relevé l’identité de celui qui a découvert le corps ? demanda Silvere.
– …
Le lieutenant Sardi, vexé par cette question, ne répondit pas.
– Nous sommes un peu sur les dents, en ce moment, dit Vincent Aubert pour excuser son collègue.
– Où est le cadavre ? questionna le capitaine Aubin.
– Je l’ai fait transporter à la morgue de l’hôpital Sainte-Anne, à Toulon. Vous voulez voir les photos ?
Le policier de Sanary ouvrit une chemise rouge et en sortit une série de photos de la victime. L’homme était couché sur le côté, une profonde entaille noirâtre sur la face avant du cou, au niveau de la pomme d’Adam, laissait deviner la trachée-artère béante.
– Vous avez pu interroger l’épouse de monsieur Nardi ? demanda Aubin.
– Oui… Elle n’a pas l’air spécialement affectée.
‒ Et les enfants ?
‒ Ils sont chez leurs grands-parents, dans le Vaucluse. Ils doivent revenir demain pour la rentrée des classes, lundi.
Les trois policiers toulonnais demandèrent à leur collègue sanaryen de les conduire sur les lieux du drame.
Deux gardiens de la paix étaient restés sur place. Le périmètre de la scène de crime était matérialisé par un ruban jaune autour de quatre plots en béton. Dans l’attente des officiers de la PJ toulonnaise, tout avait été laissé tel que les policiers avaient découvert le cadavre le matin même. Le lieutenant Sardi leur montra une large tache brunâtre sur le trottoir le long duquel était stationnée la voiture. La victime avait dû se vider de son sang. La Nissan Juke rouge, portière côté conducteur ouverte, laissait supposer que le kiné avait été agressé au moment où, après s’être garé, il sortait de sa voiture. Les policiers l’avaient trouvé, gisant sur le trottoir, le pied droit encore dans l’habitacle. D’après sa femme, il avait été invité à une soirée-débat organisée par son association, L’Âge d’or.
Comme à son habitude, le brigadier-chef Thibault Silvere fit des photos. Par acquit de conscience, les quatre hommes fouillèrent du regard autour de la tache de sang et dans la voiture. Mais, à l’instar de leurs collègues du commissariat de Sanary, ils ne recueillirent aucun indice.
Aucun des voisins interrogés par les policiers locaux n’avait entendu le moindre bruit suspect cette nuit-là. L’indifférence, le repli sur soi, la peur maladive, infondée de l’insécurité, la surdité des habitants plutôt âgés de ce quartier rupin ?
Vu la blessure et la position de la victime, il était probable que la mort avait dû être extrêmement brutale.
Félicien Aubin demanda au lieutenant Sardi, poliment cette fois, de fouiller consciencieusement le cabinet de kinésithérapie et d’apposer les scellés sur la porte.
En rentrant à Toulon, les trois policiers essayèrent de comprendre quel pouvait être le mobile de ce crime. Le nom de Guy Couturier revenait sans cesse dans leurs propos.
Ils firent un détour par l’hôpital Sainte-Anne. Ils se rendirent à la morgue. Le médecin légiste venait d’arriver, il les accueillit froidement. Ils demandèrent à voir le corps de Frédéric Nardi. L’autopsie n’avait pas encore commencé. Selon le docteur Guillaume Cloarec, compte tenu de l’état de la blessure, le crime avait dû avoir lieu entre 2 heures et 4 heures du matin.      
Les policiers n’en apprirent pas plus que ce qu’ils avaient pu voir sur les photos.




mardi 10 décembre 2013

En attendant Sarah

Un extrait.

Sanary-sur-Mer
Quartier Portissol
Mars avril 2018
  
Depuis un mois à peu près, le capitaine de police Félicien Aubin enquêtait sur un meurtre commis à Sanary-sur-Mer. On avait trouvé, dans une superbe villa du quartier des plages de Portissol, au bord de la piscine, le cadavre d’une jeune femme dénudée d’une quarantaine d’années. Un tee-shirt déchiré, une culotte, des chaussures, des lunettes de soleil, une serviette de bain, et une fine chaîne en or fin, cassée, avec un petit pendentif représentant un dauphin, jonchaient le sol de la grande terrasse. Elle avait été tuée de deux balles dans la tête, tirées vraisemblablement à bout portant.
Le début de l’enquête avait été mené par un lieutenant du commissariat de Sanary, avant qu’elle ne fût confiée au Service Régional de Police Judiciaire de Toulon. Cet officier de police avait recueilli les premiers éléments du dossier, les premiers témoignages et notamment l’heure du crime : vraisemblablement entre dix heures et midi, le mercredi 14 mars 2018.
Le médecin légiste était formel. Des traces de violence étaient visibles en plusieurs endroits du corps de la jeune femme. Dans une salle de l’Institut médico-légal de Toulon, il avait montré au capitaine Aubin la lèvre inférieure enflée et fendue, des égratignures sur les seins provenant probablement de petits coups de couteau ou de cutter, des bleus sur le ventre, quelques traces de sang sur son bras droit et des taches blanchâtres de sperme séché sur ses cuisses.
Aucune empreinte digitale n’était exploitable. On avait, bien sûr, identifié autour de la piscine, celles de monsieur Santarelli, le propriétaire de la villa, de sa fille et de la gouvernante. Mais rien que de tout à fait normal.

Le lendemain, le commandant Lucien Mignard, chef de l’antenne toulonnaise du laboratoire de police scientifique de Marseille, avait confirmé, dans le rapport qu’il avait remis à son ami Félicien, que la victime avait sans doute été violée, bien qu’il demeurât un doute. En effet, il n’y avait pas la moindre trace de sperme dans le vagin. Après tout, l’acte sexuel pouvait très bien être sans rapport avec le meurtre de la jeune femme et avait pu être accompli sans pénétration. Un prélèvement d’ADN du sperme trouvé entre ses cuisses avait été confronté au Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques. Sans résultat. Le présumé violeur n’était pas répertorié dans ce fichier, pourtant fort rempli en ce mois de mars 2018, au grand dam du commandant Mignard. Il jugeait abusifs la plupart des prélèvements effectués par ses collègues pour des motifs parfois insignifiants. Les cinq années de gouvernement de la gauche n’avaient rien changé à la pratique de ces méthodes de fichage des citoyens. Comme dans bien d’autres domaines d’ailleurs. Ce qui avait probablement valu la sévère déculottée qu’avaient subie les partis au pouvoir depuis 2012. Comme à chaque fois qu’ils avaient gagné une élection nationale, les socialistes ne parvenaient pas à mettre en œuvre une politique réellement progressiste. Contrairement à la « droite décomplexée », ils étaient en contradiction avec les idéaux qu’ils défendaient si bien lorsqu’ils étaient dans l’opposition.

dimanche 31 mars 2013

Spécial polar

Avis aux amateurs de polars !

À l’occasion du célèbre festival international de Lyon, Quai du polar, qui s’est tenu dans la capitale des gones, du vendredi 29 mars au dimanche 31, le magazine LIRE vient de sortir un numéro spécial consacré à cette littérature de plus en plus prisée par les lecteurs.
Vous pourrez y lire notamment un excellent article sur Andrea Camilleri, le maître italien, créateur du commissaire Montalbano, dont les aventures ont été adaptées pour la télévision.
Vous découvrirez aussi de nombreux extraits des derniers romans parus et en particulier de celui de Dennis Lehane (Ils vivent la nuit) et d’autres auteurs encore.

samedi 21 avril 2012

Tout commence ce jour là

Toulon. Mercredi 21 juin 2017. Domicile de l’inspecteur Aubin


Cette année-là, le printemps avait été particulièrement moche. L’hiver s’était traîné jusqu’au début du mois d’avril et le froid avait laissé s’installer, à sa place et sans sourciller, ce printemps pourri. Pluie et vent se partageaient, d’un commun accord, la vedette des discussions météorologiques des citoyens du Midi de la France, avec, de temps en temps, quelques belles journées, juste pour laisser croire à ces populations si durement frappées, que cette fois, ça y était. En cette fin juin soudainement estivale, les Toulonnais sortaient donc, fatigués, d’une longue léthargie déprimante. C’est ce qui faisait dire aux éternels nostalgiques des temps anciens : « Il n’y a plus de saisons, ma bonne dame, on passe de l’hiver à l’été sans transition. Ah, de mon temps, c’était autre chose, on avait un vrai printemps… ». Les plus futés allaient même jusqu’à risquer une hypothèse audacieuse pour expliquer ces caprices intolérables du temps : « C’est depuis qu’il y a ce gouvernement que… ». Du coup, les commentaires ironiques et moqueurs allaient bon train sur la réalité, pourtant incontestable, du réchauffement climatique, que des esprits contrariants ne manquaient pas de fustiger sans vergogne. À l’instar d’un certain C. Égarell, un chercheur qui cherchait mais qui ne trouvait pas, une sorte de clown politico-médiatique qui avait sévi au cours des années 2000, il se trouvait encore quelques-uns de ces experts multicartes, et surtout multilobbying, pour animer effrontément les plateaux de télévision. Ces négationnistes d’un nouveau genre monopolisaient l’espace médiatique en défendant avec aplomb, véhémence et mauvaise foi – postures qui vont généralement de pair avec la faiblesse de l’argumentation – les adeptes du sacro-saint marché néolibéral. Pour ces thuriféraires d’une croissance éternelle et joyeuse, l’écologie n’était que foutaise et retour à l’âge de pierre. Quant aux écologistes, ils ne les voyaient que comme des empêcheurs de croître en rond, de s’enrichir sans retenue, des peine-à-jouir du posséder plus pour mourir riche, des ayatollahs de l’ascèse.
En rentrant chez lui, ce soir-là, Félicien Aubin avait plein de choses à raconter à sa fille. Cela faisait un an à présent qu’elle était revenue vivre auprès de lui, en métropole, son bac en poche. Elle avait passé une douzaine d’années à l’île de la Réunion, après la mort de sa mère. Ses grands-parents maternels l’avaient recueillie à ce moment-là ; elle n’avait que six ans. Son père, détruit par le chagrin, avait sombré dans une terrible dépression qui l’avait rendu inapte à élever son enfant. Il avait vécu ces années grises dans une sorte de torpeur apathique qui s’était peu à peu emparée de son cerveau fragilisé pour ne plus le lâcher. Seules certaines enquêtes sortant de l’ordinaire lui avaient permis de résister au marasme de son existence en sollicitant les derniers neurones valides qui lui restaient. Après ces douze années de séparation, elle avait éprouvé le désir de le retrouver, de refaire connaissance avec lui. Elle attendait aussi qu’il lui parle de sa mère qu’elle ne connaissait qu’à travers le portrait tendre et mélancolique que lui en avaient fait ses grands-parents. Il en avait été bouleversé. Cette longue traversée d’un océan de grisaille, brumeuse et insipide, avait ainsi pris fin d’une manière inespérée.
Lorsqu’il entra dans l’appartement de trois pièces qu’ils occupaient tous les deux depuis le mois de juillet 2016, place d’Espagne, dans ce vieux quartier populaire du Pont du Las qu’il n’avait pas quitté depuis plus de douze ans et auquel il s’était attaché, Julie était enfermée dans sa chambre. C’était le début des grandes vacances. Elle venait de terminer son année d’hypokhâgne au lycée Dumont d’Urville.
C’est moi, Julie ! Tout va bien ? dit-il en entrant.
Ça va, papa. Tu as passé une bonne journée ?
La routine. Et toi ?
La routine.
Julie vint embrasser son père ; elle n’avait pas l’air très gaie, elle qui était plutôt de caractère enjoué. Félicien Aubin avait eu l’impression, lors des retrouvailles de l’été dernier, de revoir sa chère Marie : la même voix rieuse, le même goût pour le bonheur, le même charisme ; lui qui avait toujours souffert de ne pas posséder ces qualités.
J’ai préparé une salade de tomates améliorée pour ce soir. Ça te va ?
C’est parfait ! Tu fais une drôle de tête, ma fille. Tu as tes résultats ?
Oui ! Devine !
Tu ne passes pas en khâgne ? C’est ça ?
Ben !
Ce n’est pas bien grave, tu es jeune, tu peux te permettre de redoubler une année…
Mais oui, je suis admise. Monsieur l’Inspecteur a tout faux… Pas très psychologue, hein ! La police française a des progrès à accomplir dans ce domaine.
Décidément ça t’amuse toujours autant de me faire marcher. Félicitations, je suis fier de toi. Tu penses à maman ?
Oh, oui ! Tous les jours.
Je prends une douche et on se met à table.
Parole de flic ?
Félicien Aubin et sa fille avaient établi leurs quartiers d’été sur le petit balcon situé au premier étage de cet immeuble modeste mais proprement entretenu. Ils y avaient installé une petite table ronde, trois chaises de jardin et quelques vases fleuris. De ce balcon ils avaient une vue imprenable sur la place qui avait enfin retrouvé son ambiance d’été. Les joueurs de pétanque de tous âges et de toutes conditions animaient bruyamment les longues et douces soirées du solstice, avant de poursuivre en nocturne des parties acharnées, ponctuées d’une gestuelle très couleur locale et de vociférations métaphoriques plus ou moins poétiques. Les étrangers, comme on dit dans le Midi de tous ceux qui ne sont pas d’ici, avaient bien du mal à interpréter sereinement ces scènes comme des témoignages d’amitié entre gens du sud, rigolards et chambreurs.
Félicien Aubin savourait ces moments de détente et de confidence, autour du repas du soir, faisant  traditionnellement suite à un petit apéritif anisé bien frais. Il y tenait d’autant plus que, pendant longtemps, il avait cru qu’il ne renouerait jamais les liens avec sa fille, ces liens tragiquement interrompus par la disparition insupportable de la femme de sa vie, terrassée par un cancer du poumon à l’âge de trente-six ans.
J’ai posé ma demande de congés pour deux semaines en juillet, du lundi 17 au vendredi 28, dit-il en revenant s’asseoir autour de la petite table. En comptant le 14 juillet qui tombe un vendredi et le dernier week-end, ça me fait en tout dix-sept jours pour seulement douze qui me seront décomptés. C’est formidable, non ?
Et c’est sûr que tu l’obtiendras, ce congé ? demanda la jeune fille avec une moue dubitative.
Oui. Enfin, c’est presque sûr. Je viens de boucler mon enquête sur les incendies de voitures au quartier de la Beaucaire, je n’ai plus que mon rapport à faire…
Mamie arrive le 18 juillet et Blandine, le 22. Tu n’as pas oublié ?
Non, bien sûr…
Il ne nous reste plus qu’à convaincre Gilbert ; ça n’est pas une mince affaire. Il faut que je l’appelle, ce cher tonton, il croit sans doute que j’ai toujours peur de lui, comme quand j’étais petite.
Je l’appellerai aussi ; il m’a promis qu’il viendrait, le frangin. Ça va être camping au Pont du Las. On sera un peu dans la promiscuité. Mais bon, c’est les vacances.
Félicien Aubin faisait bonne figure, mais il était contrarié. Le commissaire divisionnaire Dumoulin venait de lui refiler en catimini une affaire de disparition d’enfant dont son cher collègue, le commandant Cevretti, ne voulait pas s’embarrasser juste avant les congés.
La perspective de passer quelques jours avec son frère et sa sœur lui avait apporté une bouffée d’optimisme, ce qui était  pour lui, une denrée rare. Il était impatient de les retrouver. Ils ne se fréquentaient pas beaucoup à cause de l’éloignement de leurs lieux de travail, mais ils étaient solidement unis par une enfance heureuse et une jeunesse saccagée à la suite de la disparition accidentelle de leurs parents sur une route de vacances en Ardèche en juillet 1982.
Pour ne pas risquer de casser l’ambiance familiale, il choisit de ne rien dire à sa fille. Il eut une idée.
Attends un instant, ma petite fille, dit-il en se levant précipitamment de table.
Il alla dans sa chambre un court instant.
Il revint s’asseoir en tendant à Julie un petit écrin rouge portant la griffe d’un bijoutier de Toulon.
C’est pour toi !
Pour moi ? fit la jeune fille, surprise et hésitant à prendre le cadeau.
Oui, ouvre !
Qu’est-ce que c’est ?
Ouvre, tu verras bien.
C’était une chaîne en or et un petit pendentif qu’il avait offerts à Marie pour la naissance de leur enfant. Un souvenir des jours heureux.
La jeune fille, émue, les larmes aux yeux, tenait la chaîne d’une main et posait le pendentif dans le creux de l’autre main pour mieux le contempler. Au dos de ce dernier, elle put lire la gravure, la voix étranglée par l’émotion.
Marie 19 janvier 1998.
C’est ton cadeau pour ton passage en khâgne.
Merci, mon petit papa. Je garderai cette chaîne jusqu’au dernier jour de ma vie, dit-elle en se penchant pour embrasser son père avec tendresse.
Peut-être que tu pourras un jour, à ton tour, l’offrir à ta fille ! La petite-fille de Marie…
Et de toi ! Qui sait !
La soirée se passa agréablement sur le petit balcon, mais il eut du mal à s’endormir. Habituellement, les voix tonitruantes et familières des joueurs de pétanque et les bruits des boules qui s’entrechoquent, loin de l’empêcher de dormir, le berçaient, au contraire, jusqu’au sommeil. Mais cette affaire de disparition d’enfant qui lui était tombée dessus au moment le plus inopportun le tracassait. Il n’avait pas eu le temps de jeter un coup d’œil au dossier que lui avait remis Dudu, ce soir-là, juste avant de quitter le commissariat. Ce qu’il craignait surtout, c’était de devoir renoncer à ses vacances ; une disparition d’enfant c’est du sérieux bien sûr. On ne peut pas laisser traîner cette enquête. Il imagina le désespoir des parents. Il pensa à lui, à sa chère Marie. Si ça avait été leur petite Julie…

jeudi 9 septembre 2010

LIRE UN EXTRAIT


Bandol. Mardi 26 janvier 2016

Lorsque le lieutenant Félicien Aubin arriva devant l’hôtel Granlarge, à Bandol, il était 14 heures et il faisait un temps de chien : pluie diluvienne, vent d’est force 8 en rafales, nuages noirs et bas. Cela durait depuis trois jours et pas le moindre signe d’amélioration en vue. La mer, grise et écumante, déferlait sur les jetées du port de plaisance au bout de l’esplanade déserte, face à la petite île de Bendor. Les bateaux tiraient sur leurs aussières et le sifflement lugubre du vent dans les haubans, mêlé aux claquements sinistres des drisses contre les mâts des voiliers, n’invitait guère à la flânerie. Il referma brusquement la portière de sa voiture et se précipita, emmitouflé dans son vieux caban bleu marine, dans le hall chaleureux de l’hôtel.
C’est en fouillant dans le grenier de la vieille maison familiale qu’il avait trouvé ce vieux caban ; il avait appartenu à son père dans les années soixante et il était encore en parfait état. Depuis ce jour, tous les hivers il le portait, c’était son seul vêtement chaud, pour le corps et pour le cœur. Il avait à peu près la même taille que son père, un mètre soixante-quinze environ avec, en plus, un léger embonpoint.
Il avait toujours des idées un peu marginales. Certains le trouvaient snob, suffisant. Il s’en fichait éperdument. On peut d’ailleurs se demander de quoi il ne se fichait pas.
Le policier en uniforme qui l’attendait sur place le salua et referma prestement la porte derrière lui.
– Brigadier Alain Morel du commissariat de Sanary, lieutenant. Sale temps, on se croirait en Bretagne.
– Bonjour, répondit Aubin en se frottant les mains comme pour se réchauffer, bien qu’il ne fasse pas vraiment froid. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient je préférerais que vous m’appeliez inspecteur.
– Comme vous voulez, lieutenant, répondit le brigadier sans penser à mal.
Depuis 1995 et la création du corps des officiers, le terme d’inspecteur avait été supprimé dans la police nationale et avait été remplacé par les grades de lieutenant, capitaine et commandant. Vingt ans après, Aubin ne s’était toujours pas fait à ce changement car il lui rappelait trop la condition quasi militaire de sa fonction, sa hiérarchie et ses uniformes, ce qui lui déplaisait fortement. S’il n’avait pas démissionné à ce moment-là c’est parce que les inspecteurs, les nouveaux lieutenants donc, avaient obtenu le privilège de pouvoir rester en tenue civile dans l’exercice de leur fonction.
Il salua la jolie blonde affairée derrière le comptoir de l’accueil. Le brigadier le guida dans le salon aux meubles cossus mais sans ostentation. Il lui fit part des premiers éléments de l’enquête qui commençait ; c’est-à-dire pas grand-chose.
– C’est au premier étage, dit Morel en montrant l’escalier d’un geste de la main.
– Je vous suis. Qui a découvert le cadavre ?
– C’est la femme de chambre. J’ai recueilli sa déposition dans mon carnet ; je la mettrai au propre sur mon ordinateur et je vous l’enverrai aussitôt par mail.
– Elle n’est pas là ?
– Non ! Le patron m’a demandé s’il pouvait la laisser rentrer chez elle pour se reposer. Elle est un peu secouée et je me suis permis… enfin j’ai pris la décision de…
– Vous avez bien fait. Vous avez relevé son adresse bien sûr ?
– Oui, bien sûr ! répondit Morel, inquiet.
Par habitude, Aubin passa en revue les personnes présentes dans le hall. En plus du brigadier et de la réceptionniste, il y avait un homme âgé de soixante-dix ans environ, une femme du même âge à peu près qui devait être son épouse, un homme d’une cinquantaine d’années à l’air préoccupé et au regard fuyant, et une brune trentenaire aux rondeurs appétissantes et à la mine renfrognée, guettant les moindres faits et gestes du quinquagénaire soucieux. Les deux plus âgés, visiblement choqués par la nouvelle qu’ils avaient apprise, allaient et venaient d’un air hagard. Ils s’adressaient tantôt à la jeune femme de la réception qui s’efforçait de les rassurer. Ils s’affalaient ensuite dans les fauteuils profonds du petit salon, feuilletant machinalement des magazines ou des dépliants touristiques. De temps à autre, ils interpellaient respectueusement le brigadier Morel, ou se figeaient parfois, songeurs, face à la porte vitrée embuée par leur respiration, regardant le spectacle inattendu de la tempête qui sévissait au dehors. Les deux autres n’avaient qu’un comportement bizarre. Un couple illégitime, pensa Aubin.
– Le ou la responsable de l’hôtel ? demanda-t-il au brigadier.
– C’est le patron, je l’ai vu ce matin. Il n’est pas là en ce moment, mais il ne devrait pas tarder à rentrer. Il a été prévenu de votre arrivée, répondit le policier de Sanary.
– Prévenu fermement, j’espère ! Vous n’auriez pas dû le laisser partir.
Le brigadier accusa le coup.
Ce n’était pas un hôtel de luxe, comme on en voit dans cette petite station balnéaire, mais il faisait bonne impression. Dans l’entrée et le petit salon, la lumière, chaude et douce à la fois, contrastait avec l’obscurité singulière de cette journée d’averses et de vent. L’inspecteur, malgré la gravité palpable de la situation qui se reflétait sur les visages des personnes présentes dans le hall, ne put s’empêcher de penser qu’un petit séjour dans cet hôtel devait être bien plaisant. L’escalier, large et recouvert d’une moquette rouge et or, chic et propre, débouchait, à l’étage, sur un couloir bien éclairé et à la décoration sobre mais harmonieuse.
Deux gardiens de la paix faisaient les cent pas devant la porte ouverte de la chambre 14 ; ils saluèrent l’inspecteur avec déférence.
– Vous allez voir, il n’est pas très impressionnant, dit le brigadier Morel pour se donner une contenance et comme pour encourager son supérieur. Il n’a pas dû souffrir… Il est juste un peu… boursouflé.
– Noyé ? demanda Aubin avant d’entrer dans la chambre.
– Oui, dans la baignoire.