La littérature policière s’efforce de refléter la société telle qu'elle a été, qu'elle est, ou qu'elle devient.
Est-ce prétendre, alors, qu’énigmes, crimes ou intrigues, ne sont que prétextes à évoquer des faits passés, actuels ou futurs, qu'ils soient politiques, économiques, sociaux, régionaux ou nationaux, voire internationaux ?
Certainement pas.
Néanmoins l'enquête policière se déroule dans un environnement donné. Enquêteurs et criminels sont des hommes et des femmes immergés dans ce contexte.
Pour ce qui est de l'environnement, dans mes polars, c'est le Sud. Le sud de la France, et plus particulièrement, le Var, ses paysages, son climat, la mer, la mentalité de ses habitants, l'apparente convivialité et la violence sous-jacente.
Pour le contexte sociétal, ce sont les grands thèmes qui marquent notre époque : les injustices, la science, l'écologie, le climat, les migrations, le terrorisme, les droits de l'homme, le nationalisme, etc...

jeudi 4 décembre 2014

Critique de lecteurs

   On me demande parfois si j'ai reçu des commentaires de lecteurs à propos de mes polars. Je réponds oui, bien sûr, mais je n'ai jamais eu l'orgueil, l'outrecuidance, d'oser les publier.
   J'aurais préféré que ceux qui me font l'honneur de me faire part de leur jugement sur mes romans, le fassent directement sur ce blog. Or, il s'avère qu'aucun ne l'a fait. Ils préfèrent - pour d'évidentes raisons de commodité - me faire parvenir leur texte par mail.
   A partir d'aujourd'hui, sous cette rubrique, je publierai quelques uns de ces messages. 
   Serez-vous étonnés de constater qu'il n'y en aura pas de "négatif" ? Pourquoi ? Tout simplement, parce que, effectivement, je n'en ai pas reçu, ce qui me paraît naturel. Si le livre n'a pas plu, pourquoi perdre son temps à écrire un commentaire ?
   Commençons donc par le premier message reçu en 2011, suite à la parution de Crimes et sentiments, le premier polar de la série des enquêtes de Félicien Aubin. Vous trouverez, peut être, dans cette critique, des arguments qui vous inciteront à lire ce premier polar. 


   De René Le Gal, je connaissais son premier roman, "Un jeune homme d'Italie", qui racontait de façon vivante et colorée, mais sans artifices, la saga de sa famille immigrée. J'avais été passionné par cette chronique d'une intégration enthousiaste et réussie, exemplaire par la recette qu'elle propose aux nouveaux venus, candidats à la naturalisation.

   Dans "Crimes et sentiments", le même auteur se lance dans un genre nouveau pour lui et, pour son coup d'essai, réalise un coup de maître. Le titre choisi pourrait apparaître comme une sorte d'écho à celui d'œuvres de Dostoïevski ou d'Ingmar Bergman, mais il se justifie pleinement, sans intention racoleuse : ce n'est pas forcément parmi les assassins que l'on découvre le plus de noirceur. L'âme humaine est explorée ici avec à la fois une lucidité et une indulgence infinies.

   L'intrigue policière tient le lecteur en haleine, comme dans tout roman de série noire bien ficelé. Cependant ce sont d'autres aspects de l'ouvrage qui m'ont le plus surpris et ravi par leur caractère insolite et largement novateur. Les péripéties des existences individuelles s'inscrivent dans un contexte global, historique, politique, économique et social, qui contribue à les éclairer. L'action se situe dans un laps de temps de quelques décennies, donc assez bref, mais à cheval sur le passé récent, le présent et le proche avenir. La fiction prolonge ainsi, de manière crédible, une réalité connue et incontestable.

   Une dernière remarque sera certainement partagée par d'autres lecteurs. René Le Gal, pour se préparer à son métier d'enseignant, a reçu une formation scientifique, donc implacablement rationnelle et ne prédisposant pas spécialement à la création sans contrainte de l'artiste écrivain. Il a d'ailleurs aussi publié des ouvrages de vulgarisation, fort utiles quand on connaît la clarté de son expression. Or, dans "Crimes et sentiments", il fait preuve d'une autre maîtrise du langage, que beaucoup de purs littéraires pourraient lui envier. Son imagination est féconde, son style fluide, son vocabulaire riche, diversifié, et cependant sans prétention et compréhensible de tous, ce qui atteste un grand respect des autres. Dans la vie réelle, on sait que le langage écrit ne reflète pas fidèlement le langage parlé et qu'il y a même un grand écart entre eux. Les romanciers doivent composer avec cette dualité de la langue. La difficulté est à son comble quand il s'agit de retranscrire la parole lors d'échanges verbaux. Le tour de force de René Le Gal, qui accorde une place privilégiée aux dialogues, est de faire s'exprimer ses personnages entre eux dans un français très pur, tout en laissant à leur propos un ton naturel et vraisemblable. On ne peut mieux militer pour la défense du langage universel et de notre langue en particulier.

   Au total, voilà un livre qui se déguste avec beaucoup de plaisir et de profit et qui force le lecteur à l'admiration et à la reconnaissance pour l'engagement humaniste dont il est porteur. Les points de suspension qui suivent la dernière ligne du livre permettent d'espérer une suite de la même veine en compagnie de l'inspecteur  - pardon, du lieutenant!  – Félicien Aubin.

Pierre Vignes, 2011