La littérature policière s’efforce de refléter la société telle qu'elle a été, qu'elle est, ou qu'elle devient.
Est-ce prétendre, alors, qu’énigmes, crimes ou intrigues, ne sont que prétextes à évoquer des faits passés, actuels ou futurs, qu'ils soient politiques, économiques, sociaux, régionaux ou nationaux, voire internationaux ?
Certainement pas.
Néanmoins l'enquête policière se déroule dans un environnement donné. Enquêteurs et criminels sont des hommes et des femmes immergés dans ce contexte.
Pour ce qui est de l'environnement, dans mes polars, c'est le Sud. Le sud de la France, et plus particulièrement, le Var, ses paysages, son climat, la mer, la mentalité de ses habitants, l'apparente convivialité et la violence sous-jacente.
Pour le contexte sociétal, ce sont les grands thèmes qui marquent notre époque : les injustices, la science, l'écologie, le climat, les migrations, le terrorisme, les droits de l'homme, le nationalisme, etc...

samedi 21 avril 2012

Tout commence ce jour là

Toulon. Mercredi 21 juin 2017. Domicile de l’inspecteur Aubin


Cette année-là, le printemps avait été particulièrement moche. L’hiver s’était traîné jusqu’au début du mois d’avril et le froid avait laissé s’installer, à sa place et sans sourciller, ce printemps pourri. Pluie et vent se partageaient, d’un commun accord, la vedette des discussions météorologiques des citoyens du Midi de la France, avec, de temps en temps, quelques belles journées, juste pour laisser croire à ces populations si durement frappées, que cette fois, ça y était. En cette fin juin soudainement estivale, les Toulonnais sortaient donc, fatigués, d’une longue léthargie déprimante. C’est ce qui faisait dire aux éternels nostalgiques des temps anciens : « Il n’y a plus de saisons, ma bonne dame, on passe de l’hiver à l’été sans transition. Ah, de mon temps, c’était autre chose, on avait un vrai printemps… ». Les plus futés allaient même jusqu’à risquer une hypothèse audacieuse pour expliquer ces caprices intolérables du temps : « C’est depuis qu’il y a ce gouvernement que… ». Du coup, les commentaires ironiques et moqueurs allaient bon train sur la réalité, pourtant incontestable, du réchauffement climatique, que des esprits contrariants ne manquaient pas de fustiger sans vergogne. À l’instar d’un certain C. Égarell, un chercheur qui cherchait mais qui ne trouvait pas, une sorte de clown politico-médiatique qui avait sévi au cours des années 2000, il se trouvait encore quelques-uns de ces experts multicartes, et surtout multilobbying, pour animer effrontément les plateaux de télévision. Ces négationnistes d’un nouveau genre monopolisaient l’espace médiatique en défendant avec aplomb, véhémence et mauvaise foi – postures qui vont généralement de pair avec la faiblesse de l’argumentation – les adeptes du sacro-saint marché néolibéral. Pour ces thuriféraires d’une croissance éternelle et joyeuse, l’écologie n’était que foutaise et retour à l’âge de pierre. Quant aux écologistes, ils ne les voyaient que comme des empêcheurs de croître en rond, de s’enrichir sans retenue, des peine-à-jouir du posséder plus pour mourir riche, des ayatollahs de l’ascèse.
En rentrant chez lui, ce soir-là, Félicien Aubin avait plein de choses à raconter à sa fille. Cela faisait un an à présent qu’elle était revenue vivre auprès de lui, en métropole, son bac en poche. Elle avait passé une douzaine d’années à l’île de la Réunion, après la mort de sa mère. Ses grands-parents maternels l’avaient recueillie à ce moment-là ; elle n’avait que six ans. Son père, détruit par le chagrin, avait sombré dans une terrible dépression qui l’avait rendu inapte à élever son enfant. Il avait vécu ces années grises dans une sorte de torpeur apathique qui s’était peu à peu emparée de son cerveau fragilisé pour ne plus le lâcher. Seules certaines enquêtes sortant de l’ordinaire lui avaient permis de résister au marasme de son existence en sollicitant les derniers neurones valides qui lui restaient. Après ces douze années de séparation, elle avait éprouvé le désir de le retrouver, de refaire connaissance avec lui. Elle attendait aussi qu’il lui parle de sa mère qu’elle ne connaissait qu’à travers le portrait tendre et mélancolique que lui en avaient fait ses grands-parents. Il en avait été bouleversé. Cette longue traversée d’un océan de grisaille, brumeuse et insipide, avait ainsi pris fin d’une manière inespérée.
Lorsqu’il entra dans l’appartement de trois pièces qu’ils occupaient tous les deux depuis le mois de juillet 2016, place d’Espagne, dans ce vieux quartier populaire du Pont du Las qu’il n’avait pas quitté depuis plus de douze ans et auquel il s’était attaché, Julie était enfermée dans sa chambre. C’était le début des grandes vacances. Elle venait de terminer son année d’hypokhâgne au lycée Dumont d’Urville.
C’est moi, Julie ! Tout va bien ? dit-il en entrant.
Ça va, papa. Tu as passé une bonne journée ?
La routine. Et toi ?
La routine.
Julie vint embrasser son père ; elle n’avait pas l’air très gaie, elle qui était plutôt de caractère enjoué. Félicien Aubin avait eu l’impression, lors des retrouvailles de l’été dernier, de revoir sa chère Marie : la même voix rieuse, le même goût pour le bonheur, le même charisme ; lui qui avait toujours souffert de ne pas posséder ces qualités.
J’ai préparé une salade de tomates améliorée pour ce soir. Ça te va ?
C’est parfait ! Tu fais une drôle de tête, ma fille. Tu as tes résultats ?
Oui ! Devine !
Tu ne passes pas en khâgne ? C’est ça ?
Ben !
Ce n’est pas bien grave, tu es jeune, tu peux te permettre de redoubler une année…
Mais oui, je suis admise. Monsieur l’Inspecteur a tout faux… Pas très psychologue, hein ! La police française a des progrès à accomplir dans ce domaine.
Décidément ça t’amuse toujours autant de me faire marcher. Félicitations, je suis fier de toi. Tu penses à maman ?
Oh, oui ! Tous les jours.
Je prends une douche et on se met à table.
Parole de flic ?
Félicien Aubin et sa fille avaient établi leurs quartiers d’été sur le petit balcon situé au premier étage de cet immeuble modeste mais proprement entretenu. Ils y avaient installé une petite table ronde, trois chaises de jardin et quelques vases fleuris. De ce balcon ils avaient une vue imprenable sur la place qui avait enfin retrouvé son ambiance d’été. Les joueurs de pétanque de tous âges et de toutes conditions animaient bruyamment les longues et douces soirées du solstice, avant de poursuivre en nocturne des parties acharnées, ponctuées d’une gestuelle très couleur locale et de vociférations métaphoriques plus ou moins poétiques. Les étrangers, comme on dit dans le Midi de tous ceux qui ne sont pas d’ici, avaient bien du mal à interpréter sereinement ces scènes comme des témoignages d’amitié entre gens du sud, rigolards et chambreurs.
Félicien Aubin savourait ces moments de détente et de confidence, autour du repas du soir, faisant  traditionnellement suite à un petit apéritif anisé bien frais. Il y tenait d’autant plus que, pendant longtemps, il avait cru qu’il ne renouerait jamais les liens avec sa fille, ces liens tragiquement interrompus par la disparition insupportable de la femme de sa vie, terrassée par un cancer du poumon à l’âge de trente-six ans.
J’ai posé ma demande de congés pour deux semaines en juillet, du lundi 17 au vendredi 28, dit-il en revenant s’asseoir autour de la petite table. En comptant le 14 juillet qui tombe un vendredi et le dernier week-end, ça me fait en tout dix-sept jours pour seulement douze qui me seront décomptés. C’est formidable, non ?
Et c’est sûr que tu l’obtiendras, ce congé ? demanda la jeune fille avec une moue dubitative.
Oui. Enfin, c’est presque sûr. Je viens de boucler mon enquête sur les incendies de voitures au quartier de la Beaucaire, je n’ai plus que mon rapport à faire…
Mamie arrive le 18 juillet et Blandine, le 22. Tu n’as pas oublié ?
Non, bien sûr…
Il ne nous reste plus qu’à convaincre Gilbert ; ça n’est pas une mince affaire. Il faut que je l’appelle, ce cher tonton, il croit sans doute que j’ai toujours peur de lui, comme quand j’étais petite.
Je l’appellerai aussi ; il m’a promis qu’il viendrait, le frangin. Ça va être camping au Pont du Las. On sera un peu dans la promiscuité. Mais bon, c’est les vacances.
Félicien Aubin faisait bonne figure, mais il était contrarié. Le commissaire divisionnaire Dumoulin venait de lui refiler en catimini une affaire de disparition d’enfant dont son cher collègue, le commandant Cevretti, ne voulait pas s’embarrasser juste avant les congés.
La perspective de passer quelques jours avec son frère et sa sœur lui avait apporté une bouffée d’optimisme, ce qui était  pour lui, une denrée rare. Il était impatient de les retrouver. Ils ne se fréquentaient pas beaucoup à cause de l’éloignement de leurs lieux de travail, mais ils étaient solidement unis par une enfance heureuse et une jeunesse saccagée à la suite de la disparition accidentelle de leurs parents sur une route de vacances en Ardèche en juillet 1982.
Pour ne pas risquer de casser l’ambiance familiale, il choisit de ne rien dire à sa fille. Il eut une idée.
Attends un instant, ma petite fille, dit-il en se levant précipitamment de table.
Il alla dans sa chambre un court instant.
Il revint s’asseoir en tendant à Julie un petit écrin rouge portant la griffe d’un bijoutier de Toulon.
C’est pour toi !
Pour moi ? fit la jeune fille, surprise et hésitant à prendre le cadeau.
Oui, ouvre !
Qu’est-ce que c’est ?
Ouvre, tu verras bien.
C’était une chaîne en or et un petit pendentif qu’il avait offerts à Marie pour la naissance de leur enfant. Un souvenir des jours heureux.
La jeune fille, émue, les larmes aux yeux, tenait la chaîne d’une main et posait le pendentif dans le creux de l’autre main pour mieux le contempler. Au dos de ce dernier, elle put lire la gravure, la voix étranglée par l’émotion.
Marie 19 janvier 1998.
C’est ton cadeau pour ton passage en khâgne.
Merci, mon petit papa. Je garderai cette chaîne jusqu’au dernier jour de ma vie, dit-elle en se penchant pour embrasser son père avec tendresse.
Peut-être que tu pourras un jour, à ton tour, l’offrir à ta fille ! La petite-fille de Marie…
Et de toi ! Qui sait !
La soirée se passa agréablement sur le petit balcon, mais il eut du mal à s’endormir. Habituellement, les voix tonitruantes et familières des joueurs de pétanque et les bruits des boules qui s’entrechoquent, loin de l’empêcher de dormir, le berçaient, au contraire, jusqu’au sommeil. Mais cette affaire de disparition d’enfant qui lui était tombée dessus au moment le plus inopportun le tracassait. Il n’avait pas eu le temps de jeter un coup d’œil au dossier que lui avait remis Dudu, ce soir-là, juste avant de quitter le commissariat. Ce qu’il craignait surtout, c’était de devoir renoncer à ses vacances ; une disparition d’enfant c’est du sérieux bien sûr. On ne peut pas laisser traîner cette enquête. Il imagina le désespoir des parents. Il pensa à lui, à sa chère Marie. Si ça avait été leur petite Julie…