La littérature policière s’efforce de refléter la société telle qu'elle a été, qu'elle est, ou qu'elle devient.
Est-ce prétendre, alors, qu’énigmes, crimes ou intrigues, ne sont que prétextes à évoquer des faits passés, actuels ou futurs, qu'ils soient politiques, économiques, sociaux, régionaux ou nationaux, voire internationaux ?
Certainement pas.
Néanmoins l'enquête policière se déroule dans un environnement donné. Enquêteurs et criminels sont des hommes et des femmes immergés dans ce contexte.
Pour ce qui est de l'environnement, dans mes polars, c'est le Sud. Le sud de la France, et plus particulièrement, le Var, ses paysages, son climat, la mer, la mentalité de ses habitants, l'apparente convivialité et la violence sous-jacente.
Pour le contexte sociétal, ce sont les grands thèmes qui marquent notre époque : les injustices, la science, l'écologie, le climat, les migrations, le terrorisme, les droits de l'homme, le nationalisme, etc...

jeudi 9 septembre 2010

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Bandol. Mardi 26 janvier 2016

Lorsque le lieutenant Félicien Aubin arriva devant l’hôtel Granlarge, à Bandol, il était 14 heures et il faisait un temps de chien : pluie diluvienne, vent d’est force 8 en rafales, nuages noirs et bas. Cela durait depuis trois jours et pas le moindre signe d’amélioration en vue. La mer, grise et écumante, déferlait sur les jetées du port de plaisance au bout de l’esplanade déserte, face à la petite île de Bendor. Les bateaux tiraient sur leurs aussières et le sifflement lugubre du vent dans les haubans, mêlé aux claquements sinistres des drisses contre les mâts des voiliers, n’invitait guère à la flânerie. Il referma brusquement la portière de sa voiture et se précipita, emmitouflé dans son vieux caban bleu marine, dans le hall chaleureux de l’hôtel.
C’est en fouillant dans le grenier de la vieille maison familiale qu’il avait trouvé ce vieux caban ; il avait appartenu à son père dans les années soixante et il était encore en parfait état. Depuis ce jour, tous les hivers il le portait, c’était son seul vêtement chaud, pour le corps et pour le cœur. Il avait à peu près la même taille que son père, un mètre soixante-quinze environ avec, en plus, un léger embonpoint.
Il avait toujours des idées un peu marginales. Certains le trouvaient snob, suffisant. Il s’en fichait éperdument. On peut d’ailleurs se demander de quoi il ne se fichait pas.
Le policier en uniforme qui l’attendait sur place le salua et referma prestement la porte derrière lui.
– Brigadier Alain Morel du commissariat de Sanary, lieutenant. Sale temps, on se croirait en Bretagne.
– Bonjour, répondit Aubin en se frottant les mains comme pour se réchauffer, bien qu’il ne fasse pas vraiment froid. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient je préférerais que vous m’appeliez inspecteur.
– Comme vous voulez, lieutenant, répondit le brigadier sans penser à mal.
Depuis 1995 et la création du corps des officiers, le terme d’inspecteur avait été supprimé dans la police nationale et avait été remplacé par les grades de lieutenant, capitaine et commandant. Vingt ans après, Aubin ne s’était toujours pas fait à ce changement car il lui rappelait trop la condition quasi militaire de sa fonction, sa hiérarchie et ses uniformes, ce qui lui déplaisait fortement. S’il n’avait pas démissionné à ce moment-là c’est parce que les inspecteurs, les nouveaux lieutenants donc, avaient obtenu le privilège de pouvoir rester en tenue civile dans l’exercice de leur fonction.
Il salua la jolie blonde affairée derrière le comptoir de l’accueil. Le brigadier le guida dans le salon aux meubles cossus mais sans ostentation. Il lui fit part des premiers éléments de l’enquête qui commençait ; c’est-à-dire pas grand-chose.
– C’est au premier étage, dit Morel en montrant l’escalier d’un geste de la main.
– Je vous suis. Qui a découvert le cadavre ?
– C’est la femme de chambre. J’ai recueilli sa déposition dans mon carnet ; je la mettrai au propre sur mon ordinateur et je vous l’enverrai aussitôt par mail.
– Elle n’est pas là ?
– Non ! Le patron m’a demandé s’il pouvait la laisser rentrer chez elle pour se reposer. Elle est un peu secouée et je me suis permis… enfin j’ai pris la décision de…
– Vous avez bien fait. Vous avez relevé son adresse bien sûr ?
– Oui, bien sûr ! répondit Morel, inquiet.
Par habitude, Aubin passa en revue les personnes présentes dans le hall. En plus du brigadier et de la réceptionniste, il y avait un homme âgé de soixante-dix ans environ, une femme du même âge à peu près qui devait être son épouse, un homme d’une cinquantaine d’années à l’air préoccupé et au regard fuyant, et une brune trentenaire aux rondeurs appétissantes et à la mine renfrognée, guettant les moindres faits et gestes du quinquagénaire soucieux. Les deux plus âgés, visiblement choqués par la nouvelle qu’ils avaient apprise, allaient et venaient d’un air hagard. Ils s’adressaient tantôt à la jeune femme de la réception qui s’efforçait de les rassurer. Ils s’affalaient ensuite dans les fauteuils profonds du petit salon, feuilletant machinalement des magazines ou des dépliants touristiques. De temps à autre, ils interpellaient respectueusement le brigadier Morel, ou se figeaient parfois, songeurs, face à la porte vitrée embuée par leur respiration, regardant le spectacle inattendu de la tempête qui sévissait au dehors. Les deux autres n’avaient qu’un comportement bizarre. Un couple illégitime, pensa Aubin.
– Le ou la responsable de l’hôtel ? demanda-t-il au brigadier.
– C’est le patron, je l’ai vu ce matin. Il n’est pas là en ce moment, mais il ne devrait pas tarder à rentrer. Il a été prévenu de votre arrivée, répondit le policier de Sanary.
– Prévenu fermement, j’espère ! Vous n’auriez pas dû le laisser partir.
Le brigadier accusa le coup.
Ce n’était pas un hôtel de luxe, comme on en voit dans cette petite station balnéaire, mais il faisait bonne impression. Dans l’entrée et le petit salon, la lumière, chaude et douce à la fois, contrastait avec l’obscurité singulière de cette journée d’averses et de vent. L’inspecteur, malgré la gravité palpable de la situation qui se reflétait sur les visages des personnes présentes dans le hall, ne put s’empêcher de penser qu’un petit séjour dans cet hôtel devait être bien plaisant. L’escalier, large et recouvert d’une moquette rouge et or, chic et propre, débouchait, à l’étage, sur un couloir bien éclairé et à la décoration sobre mais harmonieuse.
Deux gardiens de la paix faisaient les cent pas devant la porte ouverte de la chambre 14 ; ils saluèrent l’inspecteur avec déférence.
– Vous allez voir, il n’est pas très impressionnant, dit le brigadier Morel pour se donner une contenance et comme pour encourager son supérieur. Il n’a pas dû souffrir… Il est juste un peu… boursouflé.
– Noyé ? demanda Aubin avant d’entrer dans la chambre.
– Oui, dans la baignoire.